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Les humeurs parasites sont publiées tous les quinze jours dans La Strada
magazine culturel gratuit diffusé dans les Alpes-Martimes, Monaco et le Var.
Mars 2011 La sagesse subjective Mars 2011 La lune oubliée Fév 2011 La grimace Fév 2011 Temps rêvé cherche réel
Jan 2011 Résolution trouble Déc 2010 Petits esprits, grands pouvoirs Nov 2010 12 minutes de bonheur par jour
Nov 2010 Le talent a du travail Oct 2010 Le sens de la couette Oct 2010 La France de qui ? Sept 2010 L'erreur de la connerie
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La sagesse subjective
Bonjour, petit peuple. Je suis là pour
t’aiguiller et te rassurer. Tout ce que je dis est vrai, il faut me croire. Dans la profusion d’informations qui viennent à toi, saches faire le tri : lis-moi et crois en moi. En ce qui concerne les risques nucléaires, ne crois pas que les vérifications soudaines des centrales en France soient le signe d’un laisser-aller
ces 30 dernières années. Non. S’il se passe une révolution populaire en Afrique du nord, la France doit regarder sa propre démocratie. L’actualité étrangère a un but principal : se regarder le nombril. Si un tremblement de terre et un tsunami provoquent une catastrophe dans une centrale nucléaire à l’autre bout de la planète, que fais-tu ? Tu t’inquiètes de tes centrales nucléaires à toi. Tu annonces que, quoi qu’il arrive, les conséquences ne seront pas graves et tu fais venir, si besoin, un faux scientifique en blouse qui parle devant des schémas simplistes avec des nuages qui bougent et qui s’arrêtent aux frontières, Schengen ou pas. Autre point important : les mers et océans des Etats-Unis, de la Chine et de la Nouvelle-Calédonie ne se mêlent pas. La spécialiste de la météo marine vous le confirmera.
Concrètement, voici la situation : quand les particules sont confinées, elles produisent une formidable énergie que tu aimes et que nous aimons tous. Quand les particules sont dans l’air, elles continuent à émettre des rayonnements et leur séparation produit une énergie phénoménale par des réactions en chaîne. Mais ces réactions s’amenuisent, grâce au vent, à la pluie et à la poésie de la vie. Pour imager les choses, ces particules sont comme des milliards de M&M’s qui se baladeraient par terre. Grâce au soleil, ils fondent. En marchant dessus, tu les tues. C’est la vérité. Et si tu lis ou entends des choses contradictoires à ma belle parole, dis-toi ceci : il faut supporter l’insupportable. Comme ces nouveaux kamikazes dans leur centrale : l’héroïsme patriotique guerrier est devenu un héroïsme qui a la nausée, un tuyau d’arrosage à la main. Je reprendrais là un proverbe sioux : «On n’arrête pas les nuages en construisant un bateau». Ils sont forts ces Sioux. Pour finir, voici l’ultime question : croyez-vous que l’humanité s’arrête aux frontières ?
Paru dans La Strada N°150 — Du 21 mars au 3 avril 2011
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La lune oubliée
La femme est partout, les femmes sont partout, même dans les hommes. «Bon alors calmons le jeu : faisons semblant de les adorer vraiment et dédions une journée à la femme ! Une bonne grosse journée d’excès et d’abondances féminines, de cris de colère et d’injustice face à ce que des milliers de femmes vivent dans le monde et le reste de l’année, du tout doux hein ? Vous êtes oubliées par les nouvelles lois ? On verra ça l’an prochain !» Alors, lorsque vous lirez ces lignes,
peut-être aurez-vous déjà eu
l’audace de fêter la femme, la vôtre
ou celle d’un autre, vous même, celle en vous ou d’ailleurs. Cette année, pour appuyer le sérieux de cette féminine et combative journée, le hasard a voulu que le 8 mars soit également le jour de Mardi Gras. Le mot «Carnaval»
prend ses origines dans le mot «chair». Mais notons cette salvatrice nuance, il s’agit là de la chair dans le sens de l’excès de victuailles venu compenser l’abstinence du Carême. Ouf, j’ai eu peur...
Pour les musulmans et les juifs, le 8 mars 2011 est un jour blanc. Ces deux calendriers fonctionnent selon des calculs complexes liés aux positions de la terre, du soleil et de la lune. Chez les chrétiens, dont le calendrier ne bouge jamais puisqu’il n’est fonction que du soleil, le 8 mars fut, avant que la femme ne l’écrase, le jour du souvenir d’un grand homme : Jean de Dieu. Mis à part les hôpitaux (il a été le fondateur de l’Ordre des hôpitaux, particulièrement pratique en cas d’alcoolisme si j’en crois mes sources), il semble que l’effacement calendaire de ce saint homme n’aie pas ému outre mesure la communauté chrétienne, ni hospitalière d’ailleurs.
Mais n’aurait-on pas pu, pour la journée de la femme, procéder à un rapprochement avec la lune plutôt qu’avec le soleil ? La femme suit le même cycle que la lune et se coller au rythme féminin m’aurait paru des plus pertinents et cohérents pour l’occasion. «Bon, tais-toi,
maintenant, le 8 mars, c’est fini !
Allez, hop !»
Paru dans La Strada N°149 — Du 7 au 20 mars 2011
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La grimace
Par hasard chanceux, j’ai pu monter à
bord de la Machine à explorer le temps
de HG Wells. Je programme l’engin pour un voyage dans le passé, en l’an de grâce 1530. Erasme vient justement de sortir son Traité de civilité puérile. Destiné aux jeunes enfants sales et pouilleux, l’ouvrage décrit ce qu’il convient de faire et de dire (ou pas) en société. Un commentaire du livre explique qu’Erasme souhaite «compenser les hasards de la naissance» et permettre aux jeunes candides non encore éduqués «de trouver les armes de la survie et de la conquête du monde. Car dans une communauté au sang chaud, il faut éviter le moindre signe de provocation. Un sourcil froncé, une bouche tordue, un rictus hautain sont des prétextes suffisants pour attirer sur soi les foudres de gens qu'un rien blesse et qui exigent réparation». Erasme enseigne donc de se défaire des expressions spontanées : il s’agit d’avoir l’air imperturbable quoi qu’il arrive. La grimace est même signe de folie. Et puisque le sourire est le commencement de la grimace, pas de sourire à dents découvertes, encore moins à gorge déployée. Mince, me dis-je, la machine ne fonctionne pas, je suis toujours au XXIe siècle. Mais c’est bien sûr ! Je le connais celui qu’un rien blesse et qui exige réparation, il est de notre temps. Il affectionne les bains de foule surprise au pied des HLM. Et ceux qui travaillent avec lui n’aiment pas les expressions du visage : l’un d’eux a interdit que l’on sourie si l’on veut que la photo soit d’identité.
Je bidouille les manettes de ma Time Machine manifestement défectueuse et me trouve projetée dans un décor familier. Enfin presque. Dans une allée, au milieu d’un foule toute féminine, mes pas sont bordés par des centaines de stands : je suis dans un salon de chirurgie esthétique. Une femme, sans doute déçue de ce qui lui octrayait la nature, vient se renseigner là auprès de l’expert de l’esthétique gommage : «Qu’est-ce que vous changeriez chez moi ? Qu’est-ce qui serait normal ?», demande la pauvrette. «Ce qui est normal, mon petit, c’est de faire disparaître les expressions de ton visage», aurait pu répondre Erasme. Mais figurez-vous que, si la grimace est toute contraire aux bonnes valeurs du XVIe, elle devient un siècle plus tard un mode d’expression anti-normatif. Certains artistes s’appliquent même à travailler leur grimace, comme une signature. Allez viens voir, Erasme, j’en ai travaillé une belle, puérile et antirobotique. Totalement intemporelle et incorrecte.
* Les commentaires du Traité de civilité puérile sont
de la romancière Paule Constant, écrits en 2001
Paru dans La Strada N°148 — Du 21 février au 6 mars 2011
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Temps
rêvé
cherche
réel
A deux doigts de m'endormir, je suis
saisie de myoclonie hypnagogique : il
s'agit de ce petit sursaut au moment
de l'endormissement, entre réveil et
sommeil, sorte d'entre chien et loup
version corporelle. Cette mignonne
contraction s'accompagne parfois
d'une apparition visuelle ou auditive.
Le cerveau se met en roue libre,
conscience en éveil. Magie. Persuadée d'être tombée dans un ravin abyssal, je me relève de cette fausse chute et recherche le vrai sommeil, à la poursuite de ce temps minuscule, laps insidieux où le rêve s'installe. Mais le temps du rêve est faux et les logiques narratives, bien qu’inventives, sont défaites du réel. Voilà pourquoi, l’autre nuit, sur le bateau d’un professeur qui pêchait des sirènes qu’il posait sur des civières, je n’avais pas eu le temps d’attraper le chat derrière moi qui volait des pinces à linge cassées. Vous comprenez ?
Mais dans la vraie vie, les gens et les situations ne sont pas que symboles et chaque idée doit faire son chemin complexe et sinueux, souvent inattendu. Voilà un propos décalé pour notre temps toujours urgent. Il aura suffit que le vigilant Stéphane Hessel en appelle à l’indignation pour que cette posture soit tout à fait dans le style qui va bien. Mais comme le fait remarquer l’ancien résistant et philosophe Edgar Morin : «Une indignation sans réflexion, c'est très dangereux. L'indignation n'est pas un signe de vérité, une indignation est vraie si elle est fondée sur une analyse». Ah ! Pas bon pour les opportunistes du rêve devenu réalité.
Il faut du temps, du vrai. Tocqueville écrivait à ce sujet qu’on a beau vouloir éduquer et cultiver un peuple, ce dont il aura toujours besoin dans cet exercice d’enrichissement, c’est de temps. Sortir de ce rêve qui voudrait que des mots ou des intentions suffiraient à enclencher un changement. Il faut faire.
C’est tout ce que dit ce rêve : Edgar
Morin, c’est le professeur ; l’indignation, ce sont les sirènes ; le temps, c’est le chat et les pinces à linge cassées sont la réflexion et l’analyse perdues. Vous comprenez ?
Paru dans La Strada N°147 — Du 7 au 20 février 2011
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Résolution trouble
La langue française est d’une richesse inouïe. Il arrive pourtant, dans des situations exceptionnelles, telles qu’amorçant la marche de la Muraille de Chine, que les mots manquent et que l’envie pressante se fasse d’en inventer un. Ainsi de la bravitude. Le cerveau a cette capacité inventive lorsque l’environnement décale sa perception.
Alors, en pleine jungle thaïlandaise, au sauvage milieu d’une île de 30km de long, le pneu avant de mon vélo crevé et sous une pluie-douche comme dans une pub pour Obao, imaginez l’envolée de mes neurones affolés. Mais les dieux n’étaient pas tous contre moi. La nature humaine si clémente avait éradiqué l’espèce de crocodiles qui résidait là jusque dans les années 70. Et les pirates avaient déserté l’île, ayant trouvé refuge dans d’autres contrées insulaires voisines. Seule avec les varans à langue fourchue et les singes grognons, un mot me vint à l’esprit : trouble. Il existe, ce mot-là.
Bouddha, très présent dans ces contrées, m’adressait-il un message ? Pour qui me prends-je, direz-vous. Peu lui chaut à cet esprit éveillé que mon cas m’isole.
C’est dans la course à pied qui me fit rejoindre le campement et raffermir mes muscles de touriste rose, comme lavée par cette pluie divinement froide, obligée à l’effort, que j’entendis : «Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience»*.
Je prenais une nouvelle forme et revenais au monde. Je décidais alors de me soustraire à des résolutions de nouvelle vie/année.
Bien loin que j’étais des décisions de l’Assemblée, des solutions mathématiques, des pixels ou des soucis inflammatoires (lisez la définition du mot «résolution» dans wikipedia, vous comprendrez cette phrase), je me concentrais plutôt sur la résolution des différends : la
réconciliation. Il faut troubler les discordes. Déplacer les repères guerriers et vindicatifs, coupables et attentistes. Pari audacieux et avenir lumineux. Laborieux aussi.
Chers vous, je vous souhaite d’oeuvrer dans la mise en place du trouble. La bravitude, ce sera pour une autre fois.
* René Char, Fureur et Mystère, 1948
Paru dans La Strada N°146 — Du 17 janvier au 6 février 2011 |
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Petits
esprits,
grands
pouvoirs
Docteur, j’ai mal. J’ai mal au sens. Pas à tous les sens, non. A celui de la pensée. Mais je pense encore, rassurez-vous, et j’ai pensé à ça : la perte de sens qui nous vivons ne viendrait-elle pas de l’attention exclusive que nous portons à la Terre, oubliant le monde ? La préserver, ralentir la consommation, fédérer les gouvernements autour d’accords réduisant l’irréversible nuisance causée aux mécanismes naturels... Je suis tout à fait pour. Mais tout axer sur un monde prudent, correct, hygiénique et bienpensant, écartant d’un revers de pensée ceux qui ne facilitent pas les politiques publiques, ceux qui ne rentrent pas bien dans les cases, sans imaginer ce qui viendra après, ni comment ça arrivera, ni avec qui... Docteur, je ressens comme un manque. Cruel.
«Du sens, mais pourquoi faire ?» me répondrait Robert Vicino, fondateur de la compagnie Terra Vivos, et qui n’est pas docteur, fort heureusement. Ce méga-prévoyant businessman vend des places dans des bunkers pour pouvoir s’abriter au moment de la fin du monde. C’est en 2012 que c’est prévu. Sa philosophie est la suivante : préparer notre survie d’abord. Inventer ensuite. Une fois les heureux locataires sauvés, chacun reprendra le rôle qu’il avait dans la société d’avant : médecin, homme de sécurité (ce sont ses mots), sage-femme... Une vraie vie de playmobil à 50.000 euros la place, moitié prix pour les enfants. Trop sympa, Bob. Tant pis pour le sens de la vie, avançons dans ces voies tracées par des illuminés ou des gouvernants et laissons-nous emporter. Nous sommes des «déambulateurs approbatifs», écrivait l’excellent sociologue Philippe Murray.
Alors, comme se demandait l’écrivain français Jaime Semprun, plutôt que de se demander quel monde nous allons laisser à nos enfants, peut-on se demander à quels enfants nous allons laisser le monde ? Plutôt qu’un bunker à 50.000, je préfèrerai un rade où Murray et Semprun referaient le monde, non pas avant que le CO2 nous étouffe, mais avant que les petits esprits aux grands pouvoirs nous épuisent. C’est pas sous terre qu’on trouvera une survie, c’est vers d’autres cieux, toujours plus vastes et précieux.
Paru dans La Strada N°145 — Du 7 décembre 2010 au 16 janvier 2011
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12 minutes de bonheur par jour
Un cabinet spécialisé dans la gestion de projets [1] s’est penché sur le temps de cerveau disponible au travail, rien à voir avec Le Lay et TF1 donc. Il s’avère que nous disposons en moyenne de douze minutes pour se concentrer sur quelque chose, pas davantage. Entre les mails et les sms, nous recevrions une quarantaine de messages par jour, soit un message toutes les 12 minutes en moyenne.
De leurs côtés, deux psychologues malins, Matthew Killingsworth et Daniel Gilbert de l’université Harvard, se sont attardés sur le temps de concentration ou plutôt sur la formidable capacité humaine que nous avons à divaguer [2]. Pour ce faire, ils ont inventé une application sur iPhone qui interpelle de façon aléatoires les propriétaires du joujou téléphonique, leur demandant ce qu’ils font, s’ils pensent à ce qu’ils sont en train de faire et dans le cas contraire, si leurs pensées sont agréables, désagréables ou neutres. Mais, il y a un mais. Ces balades intérieures vécues par la moitié des cobayes rêveurs (46,9% d’entre eux), si elles sont une richesse de notre constitution de cerveau et une formidable fenêtre imaginaire, s’avèrent être le terreau du spleen et du vague à l’âme. Ainsi, même dans des tâches peu passionnantes voire désagréables, ne pas être dérangé rendrait l’affaire plus supportable, cela même si la divagation nous emporte vers des terrains agréables. «Les gens ne sont pas plus heureux lorsqu'ils pensent à des choses agréables que lorsque leur esprit ne vagabonde pas», expliquent les chercheurs. Penser au bonheur ne rend pas heureux, tout comme la contemplation n’est pas une fin en soi mais nécessite une action induite, inspirée par cette contemplation (ça c’est de moi, aucune étude sur le sujet...).
Mais puisque nous n’avons que 12 minutes consécutives de concentration au travail et que cette concentration rend heureux, n’aurions-nous que 12 minutes de bonheur disponible par jour ? Non, non, les amis, nous sommes bien plus heureux que ça, rassurez-vous. Parce que la question intéressante du coup est la suivante : quand ne vagabonde-t-on pas ? L’étude des deux Américains y répond : on ne s’échappe pas en pensées dans ces merveilleuses activités de la vie : s’occuper des ses enfants, cuisiner ou manger, discuter, écouter de la musique, faire du sport ou faire l’amour. Exit le vague à l’âme, à nous la vie.
[1] www.sciforma.com/fr-fr/page?id=839
[2] Travaux de Matthew Killingsworth et Daniel Gilbert publiés vendredi 12 novembre dans la revue Science et repris par Stéphane Foucart dans Le Monde du 17 novembre 2010
Paru dans La Strada N°144 — Du 22 novembre au 6 décembre 2010
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Le talent
a du
travail
J’aime beaucoup les sondages et je rêve d’ailleurs d’une machine infernale qui mêlerait tous les pourcentages, ferait des recoupages et synthétiserait notre beau paysage humain et social français.
J’apprends donc (accrochez-vous) que les Français croient plus au piston qu'au talent*. Mais entendez par «Français», les internautes (essentiellement des jeunes hommes) qui ont eu l’opportunité d’être au courant du sondage réalisé par une association cultivatrice de talents inconnus qui a pignon sur web et dont le credo est : «Non au piston, oui au talent !». Quoi qu’il en soit, voici ce qu’on y apprend. 88% des Français pensent que le piston prime sur le talent, près d'1 Français sur 2 désigne la France comme le pays du piston (après le fromage, c’est pas mal... mais où sont donc passées la liberté, l’égalité et la fraternité ?), 1 Français sur 5 refuse d'être pistonné par principe MAIS les 3/4 d’entre eux profiteraient d’un piston s’il se présentait, à contre-coeur pour la moitié d’entre ceux-là.
On peut donc en conclure qu’un principe ne l’est plus dès lors qu’il représente un
profit personnel mais que quand même ça pique le coeur... Aurait-on perdu le sens du
mot «principe» ? Oui semble-t-il, puisque le
sondage révèle enfin que les 2/3 de ces
Français du web ont déjà profité de piston.
Là particulièrement, un recoupage des
réponses serait intéressant pour déceler la
mauvaise foi et le principe (là c’en est un)
de la différence entre ce qui est prôné et ce qui est vécu.
Parlant de sens perdu, je constate qu’une
notion capitale, si j’ose dire, est absente de
cette enquête : celle du travail. Dans une
actualité sociale des plus vivantes et
brûlantes où les actifs — travailleurs ou non — souhaitent réviser la copie proposée, où
on se demande comment, quand et combien
de temps travailler, je préfère pencher du
côté du sens et de la réalité, plutôt que de
celui du sentiment personnel et de
l’hypocrisie. Le travail était vécu comme
une émancipation au XVIIIe siècle, puis
comme une liberté créatrice de l’homme
au XIXe. Au XXe siècle, le travail est un
labeur. Que le XXIe siècle invente une chose
nouvelle, je n’en doute pas une seconde. La
voie me semble des plus empruntées à
l’heure qu’il est et c’est tant mieux. J’ai de
mon côté une proposition à faire : puisque
la population veillit et qu’il n’y pas assez de
travail pour tous, au lieu de retarder l’âge
de la retraite, pourquoi ne pas commencer à bosser à 40 ans ?
* sondage réalisé par l’association skyprods,
www.skyprods.fr
Paru dans La Strada N°143 — Du 8 au 21 novembre 2010
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Le sens de
la couette
C’est l’automne et la rigueur du temps fait sortir la couette du placard. On vit au rythme des saisons, disent les sages. Le temps nous mange une énergie particulière. Déployée l’été, en veille l’hiver, sans pour autant savoir exactement ce qu’on quitte et ce qu’on trouve. Une forme de poésie saisonnière. Les moustiques résistants en plus.
Là, sous la couette... Peut-être qu’à force de ne pas paraître, on finit par exister mieux ? Point d’apologie de la solitude ici. Plutôt une ode à l’écartement, au recul, à l’analyse et au mutisme (non, là je blague). C’est tout l’inverse des réseaux sociaux. Supposés alléger les solitudes, ils encouragent l’apparence, le bon profil, l’enthousiasme exagéré. Mais c’est plus vivant que seule sous la couette, hein ? C’est rapide, ça fuse. Sous la couette, tout est simple, sur le net, tout se compense et au dehors, tout existe. Tout existe, y compris cette perte de sens. Quand les syndicats étudiants appellent au blocus sur facebook, une journaliste interviewe un groupe de lycéens de région parisienne. Elle axe ses questions sur le principe des réseaux sociaux et les réponses données leurrent l’auditeur : le sentiment prépondérant de ces militants serait le rassemblement en soi, l’engouement d’un message passé dans mille profils facebook. Vraiment ? Ne défendent-ils rien ? N’embarquent-ils pas des idées nouvelles ? On voudrait nous faire croire que les combats jadis partagés sont aujourd’hui d’une platitude et d’un désintérêt sans borne aux yeux des jeunes. Ainsi la journaliste fait le choix de diffuser le discours d’un jeune pingouin de 20 ans qui s’exclame : «Les retraites ? Ma retraite, on verra, c’est dans 60 ans». C’est qu’il compte déjà sur un temps de travail jusqu’à 80 ans. Visionnaire, le jeune. Et il précise en riant : «Je fais grève pour ne pas aller en cours, c’est tout.» Brave... Pourquoi donner écho à un discours pareil quand d’autres s’organisent et responsabilisent leur action ? Que cherche-t-on quand on choisit de réduire le sens dans ces endroits pourtant vigilants ? A part chercher la chute, je ne vois pas...
Mais si ce discours existe, c’est aussi que ce jeune mec vit dans son temps : rien, ni personne, ni aucune idée n’arrêteront une course admise. Le plus simple est de se foutre de tout. Comment se sentir concerné quand on n’a jamais eu la sensation que la politique gère effectivement notre futur ? Une politique se construit avec le temps et les projets visionnaires nécessitent plusieurs mandats. Mes mots semblent désuets. Mais la politique clientéliste porte des fruits déjà pourris avant même qu’ils aient mûris. De toutes façons, moi aussi je m’en fous. Dans mon lit douillet, je ne chuterai pas, et du haut de mon matelas bultex, j’entame une cure de misanthropie moelleuse. Je ne travaille pas plus, je ne cotise pas plus et je m’emmitoufle dans des pensées cotonneuses. Seule dans mon réseau unique et blasé, j’échafaude une riposte. Ils ne m’endormiront pas.
Paru dans La Strada N°142 — Du 18 octobre au 7 novembre 2010
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La
France
de qui ?
Fermez les yeux et lisez cette phrase (c’est pas facile, mais essayez) : «Les
Français, qu’est-ce qu’ils veulent ?»
Réponse de celui qui vient de poser la
question (trop pratique) : «Les
Français, ils veulent qu’on les écoute».
Combien de fois a-t-on entendu ce
genre de rhétorique vide ? S’adresser
aux Français, je comprends. Mais de
là à décider de leur réponse et de
leurs volontés, il y a une marge.
Imaginons maintenant des gens devant leur télévision, première chaîne allumée. Là, ce n’est pas aux Français que l’on s’adresse, figurez-vous.
Si l’on en croit le terme employé récemment au sujet d’une caméra filmant off des propos rendus publics, ceux qui sont devant leur poste à ce moment-là, ils représentent «la France». Pas moins. Celle du «temps de cerveau disponible», représentative de rien en particulier, mais affalée et gavée à l’unisson. La France qui rêve devant des images choc ou niaises, la France qui se projette dans des scénarios de films télé shamallow aux dialogues consensuels et creux.
Dans un mauvais film du genre, j’entendais cette réflexion, dite par un acteur trop beau comme un héros blessé, et avec la plus sincère des gravités : «Chaque homme a en lui un mensonge qu’il veut oublier». Je ne comprends même pas ce que ça veut dire. C’est peut-être parce que je suis une femme et que ce n’est pas prévu dans la phrase... L’avantage de ce genre de dialogues, c’est qu’on peut changer les mots à volonté. «Tous les gens ont en eux un Français qu’ils veulent oublier». C’est sûr, c’est moins joli. Mieux : «Tous les Français ont en eux une France qu’ils veulent oublier». Là... c’est mieux.
Paru dans La Strada N°141 — Du 4 au 17 octobre 2010
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L’erreur
de la
connerie
Savez-vous qu’en allumant une cigarette avec la flamme d’une bougie, vous provoquez la mort d’un marin ? Cette légende des mers est relayée depuis la nuit des temps. Mais figurez-vous qu’en tapant le plat de la main sur la table, vous annulez ce sort macabre. C’est formidable, me direz-vous. Malheureusement, ça ne marche pas pour tout, j’ai déjà essayé. Par exemple, on sait aujourd’hui, grâce à l’ICAAC (Interscience Conference on Antimicrobial Agents and Chemotherapy — principal congrès mondial sur les maladies infectieuses), qu’en se nettoyant les mains avec du gel hydroalcoolique, on n’éloigne pas la grippe. Rien ne sert de taper de la main sur la table non plus, c’est foutu. Mince. Les gouvernements s’étaient trompé alors. On a devant nous des décennies de liquides agressifs disponibles dans les toilettes de restaurant et autres lieux publics. Ça s’appelle, être visionnaire. Nos arrangeurs de la vie publique sont prévoyants.
Mais si on regarde les choses façon Chabrol, on peut requalifier l’erreur commise en d’autres termes. Il disait du cinéma : «Un film, c’est comme un train. Il y a toujours un moment, sur le trajet, où il aurait pu être bon. Le ratage, c’est quand on ne descend pas à la bonne station. En général, c’est parce qu’un con vous en a empêché.» Le con. «On reconnaît facilement un con parce qu’il prend les gens pour des cons» remarquait-il dans une discussion avec Gérard Depardieu. «Et puis le con attend toujours l’approbation». Chabrol mime alors le con en question, tendant la main à un interlocuteur imaginaire, avec un sourire léger et niais, le regard gentiment quémandeur, dans l’attente de cette main à serrer. C’est un peu ce visage que je vois dans la lourde connerie qui nous mène. Car le drame, c’est qu’aujourd’hui la bêtise pense. Elle prend des décisions importantes et capitales, destructrices et irréversibles. Aucun remède ne viendra laver ça. J’irai quand même bien essayer une dernière fois le coup du marin. Donnez-moi une table ! Je vais rapidement me désinfecter les mains et j’arrive...
Paru dans La Strada N°140 — Du 20 septembre au 3 octobre 2010
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