Posté au bord de l’univers, Tom Barbagli décortique ce qu’il voit du grand tout et le transpose à la dimension de l’humain. A petite échelle ou de façon immersive, et jouant de phénomènes physiques jusqu’à leur comble, il nous plonge dans des situations bien réelles, face à ce que notre œil et nos esprits humains en carcan ne s’autorisent pas toujours à percevoir.
Dompteur de matériaux fossiles comme la roche, le sable devenu verre ou les métaux dont il apprécie la densité et la masse, il a un penchant particulier pour la forme sphérique, celle de la plupart des corps célestes. Puis il perce, ponce, polit, chauffe, suspend, tend. Et met en mouvement. Chaque mécanisme chiné, chaque élément glané lors de balades en montagne est « activé » par son intervention et devient l’objet central d’une ingénierie dans le but de créer une parabole parfaite. Dans ce qu’il donne finalement à voir, plusieurs facteurs interviennent de façon quasi systématique : le temps, la lumière, la gravitation.
Ainsi, les principes scientifiques sont un fonds de poésie et de recherche intuitive pour cet artiste formé au design : l’objet et la matière doivent trouver leur mue, vivre devant nous, démontrer ce qu’ils peuvent être et devenir, donner à voir les conséquences de leurs mouvements ou de leur fixité. Évidemment, le temps fait tout à l’affaire et Tom Barbagli sait le ralentir, l’accélérer ou le tordre, par truchement ou trucage. Pour entrevoir cette élasticité, il place une pierre extraite d’Amirat où il a passé son enfance, au cœur d’un système en suspension reliant d’autres pierres venues de Corse, d’Islande ou de la Vallée des Merveilles par des engrenages minutieusement réglés. Il renvoie alors à la notion de temps subjectif – celui plus lent du jeune âge à ceux qui font suite et qui semblent s’accélérer. Parfois, il se fait happer par les phénomènes et lois qu’il manipule : alors qu’il place des aimants pour dérégler le rythme d’une pendule, qui tantôt s’emballe, tantôt est freinée dans son cycle, il ressent lui-même une distorsion du temps, dans son intellect et dans son être. Le temps troublé nous renvoie à nous-mêmes. Le temps est aussi celui que l’on perçoit clairement, celui de l’altération, de l’érosion, et que Tom Barbagli oppose à l’infini. Il met en jeu une toupie de titanium, inaltérable, en révolution à vitesse constante, sobrement mise en scène sous une cloche de verre et reposant sur un imposant pied de fonte, soumis aux effets de l’oxydation et donc du temps. En filigrane de cette proposition, un mot issu des vocabulaires de Platon et Aristote, et qui donne son titre à cette œuvre : noème ou l’acte de connaissance, la connaissance en tant que résultat.
Cet état de conscience est représenté par l’ouroboros – le serpent qui se mord la queue –, figure d’éternité et symbole d’une enveloppe de l’univers, théâtre de lumière, de fluides et de gravitation. Lorsqu’il enferme un liquide propulsé dans un cercle tubulaire, on se trouve spectateur d’une force constante prise dans un rond, où ce qui s’éloigne finira par revenir, en toute logique. De la mécanique des fluides, il en tire des sons. En fragmentant la piste sonore captée au pied d’une imposante cascade, nous sommes renvoyés d’abord à l’état de pluie délicate, en fines gouttelettes. Emportées par la gravité, glissant les unes sur les autres, elles forment ce formidable cordon d’eau que notre oreille perçoit dans des notes graves. Et nous sommes le fracas sur la roche que l’on croit entendre se fendre sous la charge. Il ne nous manque plus que les couleurs du prisme que l’eau et le soleil réunis révèlent par diffraction. Ce qu’il met en œuvre en enfermant de l’eau dans une sphère de plexiglas, qu’il suspend et motorise volontiers. Là, dans un jeu de lumière, on voit apparaître les sept couleurs qu’on apprécie tant de voir en arc les jours de pluie ensoleillés, projetées sous la forme de mandalas aléatoires, parfois frisants sous l’effet de la rotation de la boule et du mouvement de l’eau piégée. Toujours en prise avec notre astre lumineux, à nouveau embarqué dans un voyage interstellaire, Tom Barbagli sait rejouer le hasard poétique de l’éclipse perçue depuis la Terre quand un disque de caoutchouc d’un noir intense placé dans l’axe d’une lumière jaune vient la masquer puis la découvrir, lentement et inéluctablement. Rien de neuf sous le soleil, sinon une mise en évidence à petite échelle, suivant une démarche d’une franche simplicité rehaussée d’une douce puissance hypnotique. Et quitte à manipuler l’univers, il évoque l’ajout d’une étoile nouvelle dans notre ciel. Il arme une catapulte d’une large lanière de caoutchouc tendue, qu’il fige dans un état physique de très forte résistance, et y adosse une boule de lumière, prête à une propulsion inédite qui viendrait l’accrocher dans la voie lactée.
Un rêve anti-gravitationnel qu’il décline en des installations impressionnantes. Quand ce n’est pas lui qui active le mécanisme, c’est pour inviter d’autres à le faire. Face à une sphère de granit suspendue, pesant une demi-tonne, il s’agit de se hisser. Juché sur cette masse, n’importe quel être vivant ressent la gravité dans sa chair et ne peut lutter contre cette force qui semble fusionner à soi jusqu’à prendre corps, dans une lente danse puissante et circulaire. Poussant le principe gravitationnel à son paroxysme, pour le voir plutôt que le démontrer, il simule un trou noir. Comptant sur l’élasticité du caoutchouc, il dépose une sphère de granit au cœur d’un entremêlement de ces bandes noires et flexibles : on assiste à une image en creux de la gravité, au semblant d’une aspiration cosmique où, paradoxalement, une masse tient l’édifice. Cette force de gravité, si elle mise en mouvement, devient une arme capable des pires dommages. En accélérant la rotation d’une masse suspendue à un câble et placée entre quatre murs étriqués, l’ingénieur fou finit malgré tout par arrêter le moteur, conscient d’une mise en œuvre trop risquée.
Et c’est aussi dans ces intentions non achevées que réside la poésie de l’œuvre de Tom Barbagli. Lorsqu’on fait face à ses mécaniques fines, plutôt que de crier Eureka !, on reconnaît un état hypnotique, une oscillation interne, une pulsation universelle, sans finitude, en chemin vers la méditation. A chacun de percevoir de quoi a l’air l’infini, la force motrice, le temps éternel ou l’inertie. Et d’en faire un récit élastique et variable. Comme la vie.
Tom Barbagli
Né en 1990 à Nice, Tom Barbagli vit et travaille à Nice. Diplômé de l’Institut Supérieur de Design de Valenciennes en 2016, il est artiste résident de La Station à Nice depuis 2017. Il est représenté par la galerie Eva Vautier. www.tom-barbagli.com
